Marie Morel sur Irma

Je ne sais pas d’où sort le phénomène Irma de Witte? Stupéfiant, ce petit bout de femme pleine d’une énergie incroyable du haut de ses 80 ans, et qui, avec un seul oeil qui marche, peint des mondes extraordinaires. Elle se stupéfie elle-même : “Mais d’où ça sort tout cela ?”, “Mais qu’est-ce que c’est que cela?”… Je crois que c’est quelque chose de plus fort qu’elle, qui doit impérativement sortir d’elle. C’est mystérieux la peinture. Des oiseaux dansent en se tenant par la main, pendant que des yeux se cachent dans les arbres. Tu as une fleur qui pousse dans tes cheveux. L’homme nu sort de l’oeuf et le soleil est bleu. Irma est peintre. C’est évident.
Je l’affirme car elle est humble et elle ne le dira pas. elle me disait plutôt : “Au début, je n’osais pas acheter des toiles, je trouvais cela trop prétentieux pour moi pensant que c’était que pour les vrais peintres. J’achetais les chutes des planches au bricolage pour peindre dessus”.
Sacrée Irma, je te sacre peintre! Le matin elle travaille dans son petit atelier. Jusqu’à ce que son seul oeil valide soit épuisé. Du coup, elle est obligée de s’arrêter, alors elle marche, fait le marché, voit ses ami.e.s, écoute de la musique, écrit des lettres, lit des livres, etc. elle parle tant, plein de langues, je ne sais pas combien? Autant que son univers. je la vois lire en anglais, siffler des symphonies en Néerlandais, des fois je ne sais plus, je ne comprends pas tout… Les poissons ont des ailes dans le ciel, pleins de petits personnages étranges sont dans le jardin, un diable sort sur la pointe des pieds, il y a des fleurs au bout des racines. Irma chante intérieurement la musique qu’elle écoute dans son fauteuil. Elle voyage, elle fait le tour du monde dans sa tête et aussi des voyages réels avec ses ami.e.s. Elle aime partager tous les paysages, tous les tableaux du monde. Je ne connais même pas tous les noms des lieux où elle est allée car tout est images incroyables dans son imagination.
Avec elle, je suis allée visiter les musées d’Amsterdam, et j’ai senti combien elle aimait voir la peinture. Un jour nous nous marierons dans un champ de fleurs qui volent et où poussent des milliers d’oiseaux au bout des crayons de couleurs. C’est bien ça Irma? Elle raconte pleins d’histoires. Elle parle, elle parle tant. Je ne connais personne d’aussi bavard. Elle aime profondément la vie, l’écologie, la nature, la poésie, ses ami.e.s des Pays-Bas, et d’ailleurs. L’amitié chez Irma est un soleil radieux. Elle aime les animaux, ses chats, et ses voisins, sa gentille voisine qui lui a promis d’accueillir ses chats si elle meurt. D’ailleurs il y a des chats dans ses peintures. Il y a aussi pleins d’animaux inconnus de moi. Mais Irma connaît tout, elle analyse des livres sérieux et écoute France Culture en faisant des petits dessins posés sur la table. Après elle va préparer des lentilles au saumon, et elle ouvrira une bonne bouteille de blanc. Tous les jours elle m’écrit, si, si… C’est normal, je vous dis que l’on va se marier dans les étoiles en forme de fraises qui poussent aux bouts des doigts des filles!
Depuis qu’elle m’a rencontrée, Irma a remarqué que je travaille énormément. Je lui ai dit : “Si tu veux être peintre il faut énormément travailler pour arriver à quelque chose”. Alors du coup, la voilà qui fait pareil. Il y a de plus en plus de peintures dans son atelier, et même depuis quelques temps elle les peint recto-verso ! Des deux côtés ! Oui, oui ! Sur la dernière, d’un côté il y a la peinture et de l’autre côté, elle a écrit en calligraphie, le mot AMOUR dans toutes les langues du monde. ça lui ressemble bien d’avoir choisi ce mot-là. Je sens bien qu’elle est envahie d’amour, elle donnerait tout pour le bonheur de ceux qu’elle aime et même pour ceux qu’elle ne connaît pas. Et pourtant sa vie n’a pas toujours été facile. Irma a eu une enfance extrêmement douloureuse.
Elle est née le 15 mai 1938 à Medan Sumatra, en Indonésie. Mais à quatre ans, elle est déportée dans un camp avec sa soeur et ses parents. Les hommes sont séparés des femmes et des enfants. Les Japonais voulaient exterminer les prisonniers par la faim, lentement mais sûrement.
Prison, interrogatoires, tortures, exécutions… Libération le 15 août 1945. Les tableaux d’Irma cachent peut-être le drame de son enfance supporté grâce à cette incroyable énergie de vie qu’elle avait. Le monde imaginaire d’une enfant qui a construit une vie secrète pour survivre. Car comment se construire dans ce monde de fous?… Cela donne un univers très surprenant. Tout y est dans les peintures d’Irma, de la beauté et de l’étonnement du monde aux questionnements les plus évidents. Que dit le chien au chat? Pourquoi tu portes un monde à l’envers? qu’est ce qu’un labyrinthe sans sortie?
Irma ne sait plus à quelle date ils ont pu aller aux Pays-Bas, mais son père y meurt en 1947, elle a huit ans. Sa mère tombe en dépression. Irma est placée avec sa soeur chez une amie. Sa mère se remarie, puis meurt en 1952. Deux jours après la mort de sa mère on lui interdit de pleurer : “ça ne ramènera pas ta mère, on ne veut plus t’entendre!”. À quatorze ans, Irma se retrouve orpheline, après tant d’années de drames. Irma me dit : “Ce qui me reste de ce drame, c’est un trou noir. Je n’en ai aucune mémoire”. Dans une des peintures, il y a un fantôme qui décapite un homme à genoux les mains ligotées dans son dos, des têtes hurlent pendant qu’un poisson s’échappe dans le ciel… Oui, petite Irma qui, malgré tout, est si forte et si positive. Fait de beaux rêves (c’est le titre d’une de ces peinture) au milieu du tragique de la vie.
Irma lit beaucoup. énormément! Après deux opérations de l’œil elle découvre des infirmières si gentilles. Irma choisit alors de devenir infirmière. Puis elle part en Afrique du Sud. Mais à nouveau gros problème avec son œil. Retour au Pays-Bas. Elle soigne une femme qu’elle admirait pour son courage et sa sagesse. ça la touche beaucoup. Irma me dit : “Tous les matins quand je me réveille, je suis ravie d’être encore en vie”. Irma aime tant la vie. Juchée sur un oiseau, elle vole au milieu des arcs en ciel. Elle me dit encore : “Le talent le plus important qu’on peut avoir dans la vie, c’est d’être heureux”.
Irma rencontre Gérard, qui deviendra son mari. De vingt-et-un ans son aîné. Il est beau, stable, intelligent, musicien de Jazz. Il est d’une grande humanité… Gérard a fait une grosse carrière dans la sidérurgie. Ils viennent vivre en France. Leur maison est remplie de musique et d’amies. Ils organisaient des concerts chez eux. Ils sont généreux. Gérard aimait l’eau, ils ont fait construire une grande piscine. J’ai vu une photo d’Irma à cette époque dans l’eau, elle est belle! Elle plantait peut-être sans le savoir encore les poissons volant ou alors faisait mûrir les oiseaux nageant ? Tout est en soi depuis la nuit des temps, mais se cache, jusqu’au jour où l’univers s’ouvre au bout du pinceau. En tout cas la peinture est surtout arrivée après la mort de son mari (un peu avant, mais surtout après). Il y a toutes sortes de couleurs dans la peinture d’Irma, du jaune, bleu, rouge, vert, marron, etc. Mais la couleur n’est pas brute, l’harmonie y est travaillée, nuancée, affinée pour chaque sujet qu’elle incorpore à son tableau, réflexion voulue par la peintre. L’oeuvre a aussi, en dehors de son sens surréaliste et narratif, qui capte en tout premier le regardeur, un véritable travail sur la couleur. regardez les toiles, vous verrez mieux ce que je veux dire. Ce vert qui se fonce en suivant le long du bras d’un arbre, cette montagne aux nuances de marrons, ce rapport coloré des paysages. Ces fonds parfois animés de quatre ou cinq couleurs nuancées, comme les cartes d’un monde imaginaire.
Mais je l’ai déjà dit, je l’ai sacrée peintre notre amie Irma. Mais voilà elle est déjà repartie dans d’autres histoires… Ici l’oiseau vert à quatre têtes, ailleurs un arbre à tête humaine qui a une main qui tient une branche en forme de tête d’animal, un autre arbre humain s’enfuit avec ses racines. Dans une peinture je vois soudain un homme qui glisse sa main dans le sexe, en forme d’entonnoir, d’une femme. Parfois il y a des êtres ou des animaux qui sont transpercés d’une lance, et qui saignent, mais d’autres sont heureux et volent dans le ciel, d’autres semblent converser, une langue en forme de sexe masculin lèche le bout d’un doigt… Je regarde Irma avec sidération. Comment est-ce possible qu’elle existe? Quel est ce
phénomène Irma de Witte? Comment tient cette logique équilibrée de non sens au bout de son pinceau? Pourquoi cette réinvention d’un monde totalement irréel à partir de détails on ne peut plus réel? Comme un non sens qui prend sens. C’est un nouveau sens de la vie que nous fait découvrir ce monde peint d’Irma et qui semble aussi logique que l’incompréhension que l’on a de nos vies sur terre. C’est en plus un décalage sidérant, drôle, inventif, surnaturel, étonnant, jubilatoire, etc. n’oublie pas Irma que la fête du mariage commence dès que les fleurs auront mis leurs ailes de papillons de la couleur des étoiles mystérieuses…

Marie Morel, 2018